Portée par un comité consultatif devenu un véritable moteur communautaire, l’initiative francophone en santé mentale de la ville a permis à des centaines de patients d’accéder à des services gratuits en français, brisant l’isolement et la stigmatisation. Depuis une décennie, ce modèle est reconnu à l’échelle provinciale.
Chrismène Dorme
Depuis plusieurs années, l’Association canadienne pour la santé mentale Thames Valley – Services de santé mentale et de traitement des dépendances (CMHA TV) développe des services destinés aux francophones du Sud-Ouest ontarien, notamment dans les comtés de London–Middlesex, Grey-Bruce, Huron-Perth, Oxford, Elgin et Norfolk.
Une réponse concrète à un besoin longtemps exprimé. « Il y avait un réel besoin, mais aussi une intention claire des représentants de la communauté francophone de London de repenser les services », souligne Noha Elsheikh, navigatrice du système de santé mentale et de traitement des dépendances.
L’initiative voit le jour en 2014 grâce à un partenariat entre le service de toxicomanie de Thames Valley et CMHA TV. Un service de psychiatrie en français, appuyé par des sessions éducatives, est alors mis en place.
En 2019, un financement gouvernemental permet d’élargir l’offre avec des consultations psychiatriques gratuites assurées par la Dre Aleksandra Nowicki, en collaboration avec la Dre Anne Toth.
Au fil des ans, le comité devient la Table francophone de réseautage, puis Accès Franco Santé London, avant d’intégrer le Carrefour communautaire francophone de London. À l’heure actuelle, l’équipe partage son expertise partout en Ontario, symbole d’un accès aux soins enfin adapté à la réalité francophone.
Avant la mise en place de ces ressources, les francophones faisaient face à plusieurs obstacles. « Il existe un obstacle général, qui touche autant les communautés francophone qu’anglophone : la santé mentale demeure un sujet tabou et source de stigmatisation », souligne Mme Elsheikh.
À cela s’ajoutait un manque d’information. Beaucoup ignoraient l’existence des services en français. D’autres entretenaient des préjugés quant à leur qualité. « Souvent, on nous demande si la psychiatre est bien une professionnelle de la santé », rapporte-t-elle.
Aujourd’hui, ces perceptions évoluent. Contrairement à certains services offerts en anglais, l’offre en français ne comporte pas de longues listes d’attente et les services sont accessibles à tous les âges et comprennent une gamme complète de dépistage, d’évaluation et de planification du traitement.
Les chiffres témoignent de l’ampleur des besoins. En 2015, 11 clients avaient recours aux services, 158 patients ont participé au programme en 2024-2025, soit un total de 162 heures de séances de psychothérapie gratuite et 31 sessions de consultation psychiatrique.
Le service ne se limite pas à la consultation. « Si la psychiatre estime qu’un client a besoin de soins relevant d’une autre spécialité, un renvoi est effectué vers un autre professionnel de la santé », précise la navigatrice.
Certaines personnes se présentent en situation d’isolement social. Elles sont alors orientées vers des centres communautaires de la région afin de bénéficier d’un soutien complémentaire.
Être servi en français a un impact déterminant sur le sentiment de sécurité et la qualité de la relation thérapeutique. « Le fait de pouvoir s’exprimer dans sa langue maternelle permet de mieux décrire ses émotions et ses préoccupations », affirme Mme Elsheikh.
DM évoque un « parcours du combattant » marqué par la dépression et la dépendance. « On m’a aiguillée vers les services dont j’avais besoin, en français. Je suis sobre depuis plus de deux ans et je reçois l’appui d’une psychiatre avec qui je peux parler dans ma langue. »
Comme le souligne les témoignages des clients suivants – les prénoms ont été remplacés par des noms fictifs pour préserver l’anonymat. Gisèle, pour sa part, raconte avoir vécu des crises de panique au travail. « Une collègue m’a parlé du service gratuit de psychothérapie et de psychiatrie pour les francophones ».
Le couple Sam et Isabelle décrit les séquelles d’un accident qui a laissé un traumatisme durable. « Le soutien que nous avons reçu nous a vraiment aidés à traverser cette période difficile grâce à plusieurs séances. »
Pouvoir consulter dans sa langue réduit le risque de malentendus, diminue le stress et renforce le sentiment d’être respecté. Autant de leviers essentiels en santé mentale, qui contribuent à restaurer la confiance envers le système de soins.
L’équipe, qu’il s’agisse de la Table francophone de réseautage ou des partenaires cliniques, souhaite poursuivre et élargir l’offre de services. « Nous aimerions voir se réaliser le rêve de la communauté francophone », confie Noha Elsheikh.
Le CMHA TV et ses partenaires entendent poursuivre leurs efforts jusqu’à obtenir la désignation officielle d’établissement offrant des services en français.
Parmi les projets figurent la création de groupes de rencontre en français, afin de favoriser le soutien mutuel et de consolider ce réseau qui, depuis dix ans, transforme concrètement l’accès aux soins pour les francophones du Sud-Ouest ontarien.
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PHOTO : Noha Elsheikh (Crédit : CMHA Thames Valley)







